Après l'effort, l'envie de s'installer sur un galet au bord de l'eau, les pieds dans le courant, fait partie des petits plaisirs de la randonnée d'été. Sauf que sur de nombreuses rivières de montagne, ce même courant peut changer de visage en quelques minutes, sans pluie, sans orage, et sans aucun signe annonciateur visible depuis la berge. En cause : les lâchers d'eau des barrages hydroélectriques, qui peuvent transformer un cours d'eau tranquille en piège mortel.

Un danger invisible, même par beau temps

Le mécanisme est simple à comprendre, mais difficile à anticiper sur le terrain. Pour produire de l'électricité ou gérer le niveau d'un barrage, EDF Hydro procède régulièrement à des manœuvres qui font varier le débit d'une rivière en aval : ouverture de vannes, démarrage d'une centrale, gestion d'une crue. Ces opérations peuvent faire monter le niveau de l'eau de plusieurs mètres en quelques minutes, sans qu'il pleuve une seule goutte sur place. Un lâcher au barrage de l'Aigle, en Corrèze, peut ainsi faire grimper le niveau de la Dordogne de 4 mètres en très peu de temps.

C'est tout l'enjeu de la campagne de prévention « Calme apparent, risque présent », menée depuis plus de vingt ans par EDF avec la Fédération nationale de la pêche en France : une rivière peut paraître totalement paisible l'instant d'avant. Les situations à risque identifiées par l'énergéticien sont précises : se retrouver isolé sur un îlot au milieu du lit après une montée rapide des eaux, être emporté par l'augmentation soudaine du courant en aval d'un barrage ou d'une centrale, être entraîné par les courants sur un lac de retenue en amont, ou simplement glisser sur des berges rendues instables par les variations de niveau.

Le drame du Drac, un cas qui a marqué la prévention en France

Le 4 décembre 1995, une classe de CE1 de l'externat Notre-Dame de Grenoble se trouvait au bord du Drac, à Saint-Georges-de-Commiers (Isère), pour observer des castors. Un lâcher d'eau depuis un barrage EDF en amont a fait monter le niveau de la rivière en quelques minutes, sans aucun signal d'alerte perceptible sur place. Six enfants et l'accompagnatrice du groupe sont morts noyés ; une institutrice et seize enfants ont survécu. Ce drame reste, trente ans après, une référence dans les politiques de prévention autour des ouvrages hydroélectriques français.

D'autres accidents, moins connus mais tout aussi réels, continuent d'être recensés par le ministère de la Transition écologique dans sa base de retour d'expérience sur les accidents industriels (base ARIA) : noyades en zone pourtant interdite en aval d'un barrage, personnes emportées lors d'un lâcher d'eau sans alerte préalable. Le risque n'appartient pas au passé.

Un risque toujours d'actualité, y compris dans les Pyrénées

Chaque année, à l'approche de la saison de pêche et de la fréquentation estivale des rivières, EDF renouvelle ses messages de prudence dans les massifs concernés. Dans les Hautes-Pyrénées, à la veille de l'ouverture de la pêche à la truite le 14 mars 2026, l'énergéticien a rappelé que la montée soudaine des eaux et les variations de débit peuvent survenir « y compris par beau temps », en raison de manœuvres automatiques ou liées à l'exploitation des installations. Le message s'adresse en priorité aux pêcheurs, mais il concerne tout autant les randonneurs qui longent ou traversent ces cours d'eau, et plus encore ceux qui s'y baignent.

Comment repérer une zone à risque

Sur le terrain, plusieurs indices permettent de savoir si vous longez une rivière alimentée par un barrage ou une centrale hydroélectrique :

EDF a installé plus de 10 000 panneaux jaunes d'avertissement aux abords des rivières, lacs et canaux qui alimentent ses centrales. Aux abords immédiats des barrages, des balises rouges délimitent les zones où la navigation, la pêche et la baignade sont interdites, généralement sur un périmètre de 50 mètres en amont et en aval de l'ouvrage. Deux outils numériques permettent aussi de se renseigner avant de partir : la carte interactive GEOPECHE, qui recense gratuitement les rivières et plans d'eau réglementés par département, et l'application Ma rivière et moi, ouverte aux pêcheurs, kayakistes et randonneurs, qui signale les zones de vigilance et peut notifier une manœuvre exceptionnelle en cours.

Les bons réflexes avant de poser la serviette

Quelques précautions simples permettent de limiter très fortement le risque. Installez-vous et baignez-vous sur la berge plutôt que sur un îlot ou un banc de galets au milieu du lit, qui peut se retrouver isolé en quelques minutes. Ne vous approchez pas à moins de 50 mètres d'un barrage ou d'une centrale, dans un sens comme dans l'autre. Repérez et respectez systématiquement les panneaux jaunes et les balises rouges. Restez attentif à toute variation du niveau ou du bruit de l'eau, même légère, et quittez immédiatement le lit de la rivière au moindre doute plutôt que d'attendre confirmation. Enfin, avant une sortie le long d'une rivière connue pour son activité hydroélectrique, un rapide coup d'œil à GEOPECHE ou à l'application Ma rivière et moi ne coûte rien.

Notre avis

On associe souvent le danger de la montagne aux crêtes, aux orages ou à la neige, rarement à une rivière qui coule tranquillement en fond de vallée. C'est précisément ce qui rend les lâchers de barrage dangereux : rien, dans le paysage, ne prévient qu'un cours d'eau paisible peut changer de régime en quelques minutes. La bonne nouvelle, c'est que ce risque se gère très simplement, en gardant un œil sur la signalétique et en évitant de s'installer au beau milieu du lit d'une rivière connue pour son activité hydroélectrique. Un galet sur la berge offre le même plaisir qu'un îlot au milieu du courant, avec beaucoup moins de risques.

Sources

  • EDF, dépliant de prévention « Calme apparent, risque présent » : edf.fr
  • La Semaine des Pyrénées, « Hautes-Pyrénées – Ouverture de la pêche 2026 : EDF appelle à la prudence près des barrages et centrales hydroélectriques », 13 mars 2026 : lasemainedespyrenees.fr
  • France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, « Drame du Drac : il y a 30 ans, six enfants et une accompagnatrice mouraient noyés lors d'une sortie scolaire » : francetvinfo.fr
  • Base ARIA, ministère de la Transition écologique (retours d'expérience accidents liés aux ouvrages hydrauliques) : aria.developpement-durable.gouv.fr

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